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"Introduction aux fondements philosophiques du Libéralisme"
par Francisco Vergara
Editions La Découverte : essais 1992

La pensée Libérale n’est pas unique, en fait il existe des Libéralismes…
Francisco Verga distingue trois formes de Libéralisme

Les différences partent de la primauté à donner à la valeur liberté et aboutissent principalement à des nuances plus ou moins importantes à donner au rôle de l'État.

L'on peut distinguer :
1- Les libéraux dits utilitaristes
-2- Les libéraux des droits naturels
-3- Les Libertariens

1- Les libéraux utilitaristes :

Ils examinent les actions non du point de vue de leur conformité avec une valeur ou normes supérieures. mais des conséquences qu'elles engendrent:

"Une action est bonne ou mauvaise. lorsque la tendance qu'elle a d'augmenter le bonheur de la communauté est plus. grande que la tendance qu'elle a de le diminuer''

Les libéraux utilitaristes arrivent à la conclusion que dans la plupart des cas la liberté conduit au bonheur du plus grand nombre, mais le bonheur de la collectivité est le bien supérieur et la liberté, le bien subordonné.

La vie, la liberté ne sont que des biens instrumentaux recherchés uniquement en tant que moyens permettant d'atteindre un supplément de bonheur.


Par exemple pour les libéraux utilitaristes s'il est considéré comme souhaitable que les individus choisissent librement leur métier, en revanche il n'est pas considéré comme souhaitable que les parents disposent de la liberté de donner ou non de l'instruction à leurs enfants.

Pour l'utilitariste John Stuart MiII. les actions des individus appartiennent à deux domaines:

- le domaine de la liberté individuelle qui produit des actions uniquement sur la personne qui agit.

- le domaine de juridiction de la société où à l'inverse les actions individuelles ont des conséquences sur les autres.

Si dans le premier cas la société ne doit jamais intervenir et dans le second, elle a le droit de réglementer.

En outre, la même action pourra appartenir à l'une ou l'autre catégorie si ses conséquences varient en fonction des circonstances qui entourent l'acte.

Les actions sont donc ici jugées bonnes ou mauvaises en fonction des conséquences qu'elles produisent sur le bonheur de la collectivité ("conséquencialiste" ).

Dans la plupart des cas. c'est lorsque l'individu poursuit son intérêt personnel (principe hédoniste) qu'il contribuera au bonheur de la collectivité et l'augmentation de la consommation coïncide en règle générale avec l'augmentation du bonheur.

L'utilitarisme donna naissance à une doctrine assez complète en faveur de la liberté de pensée, d'expression. d'association et de commerce (Adam Smith).

2- Les libéraux des Droits naturels:

Ils concluent aussi pour la liberté dans la plupart des domaines, mais en fonction de la conformité avec le Droit naturel qui accoucha des droits de l'homme : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits" (Turgot, Condorcet. Jefferson).

(....) il n'existe jamais aucune raison pour la puissance publique de gêner dans les citoyens l'exercice de leurs droits. " (Turgot)

"La liberté consiste dans le droit de faire tout ce qui n'est pas contraire aux droits des autres. " (Condorcet et Paine)

Pour les libéraux des droits naturels, il existe des valeurs supérieures au bonheur du plus grand nombre, des valeurs "inaliénables" ou "non négociables" (exemples: la vie, la liberté, l'égalité des droits, la poursuite du bonheur, la résistance à l'oppression, la protection sociale, la propriété et la sûreté…)
"Tout toit tendre non à la plus grande utilité de la société, principe vague et source profonde de mauvaises lois. mais au maintien de la jouissance des droits naturels » (Condorcet)
L'on peut "connaître" les droits naturels par sens moral inné à l'homme et grâce à la raison humaine qui procède par déduction à partir d'évidences (courant rationaliste).
Le droit naturel, c'est : "l'ensemble de droits et devoir que les hommes doivent respecter pour que la société existe dans un état ordonné et paisible".

3 - Le "libertarianisme"
XIXème siècle : Frédéric Bastiat ; Herbert Spencer
XXémé siécle : Frédrich Hayek Ludwig von Mises ; Jacques Rueff ; Fritz Machlup ; Milton et David Friedman ; Mozick ; Murray Rothbard ; Gary Becker ; Henri Lepage ; Guy Sorman ; Pascal Salin…

"Je suis devenu de plus en plus conscient de la grande différence qui sépare mon point de vue de celui du libéralisme rationaliste continental et même Élu libéralisme utilitariste anglais. " (Frédrich Hayek : 1899-1992, prix Nobel d'économie en 1974)

Les idées des « Libertariens » dits à tort ultra-libéraux, ont souvent été à tort attribuées aux classiques. c'est une erreur que beaucoup commettent.
M.N Rothbard dans son livre "For a New Liberty définit le « libertarianisme » comme libéralisme dont on aurait fait sauter les ultimes verrous.
- Selon les libertariens, le critère le plus important et le bien ultime, c'est la liberté : « l'absence de coercition ».

« ( ...) Un libéral. (« libertarien ») est quelqu'un qui met la liberté au-dessus de tout autre but social et qui ne consentira jamais à limiter une quelconque liberté – économique, politique ou intellectuelle - sauf comme moyen pour atteindre la réalisation plus complète d'une autre liberté. » (Fritz. Machlup)

- Les libertariens aspirent à une économie de marché généralisée. (même dans des domaines traditionnellement non marchand), car en réalité écrit Murray Rothbard dans "Power and Marker" :

"le libre marché est diamétralement opposé à la société de la jungle.
La jungle est caractérisée par la guerre de tous contre tous. L'un ne gagne qu'au détriment de l'autre, en s'emparant de la propriété de ce dernier. Lorsque tous se trouvent au niveau de la subsistance, il y a une véritable lutte pour la survie, le fort écrasant le faible. Dans le libre marché, en revanche, l'un ne progresse qu'en rendant service à l'autre (...). C'est par la coopération pacifique du marché que tous les hommes progressent, grâce au développement de la division du travail et à l'investissement".

- Parallèlement, il faut étendre les droits de propriété qui sont inséparables des droits de l'homme et abaissent les coûts de fonctionnement de la société.

- L'État, doit s'abstenir d'intervenir, car en intervenant il crée des effets pervers supérieurs aux nuisances qu'il voulait corriger au départ.

"Nous voulons que l'on soit sûr que les imperfections des mécanismes étatiques ne seront pas supérieures aux imperfections auxquelles on désire porter remède ".

Si Adam Smith (utilitariste), trouvait un ordre spontané dans le domaine économique (« une main invisible »), Hayek, va plus loin, car il introduit ce concept dans l'étude de toutes les formes d'interaction sociale, dont l'évolution lui semble obéir a des lois internes en dehors de toutes interventions extérieures.

- Il s’agit de la généralisation de la forme économique du marché, au-delà même des échanges monétaires : cette généralisation, fonctionne comme un principe de décryptage des rapports sociaux et des comportements individuels.
Ainsi, les modèles économiques s’étendent au-delà du domaine strictement marchand et la science économique devient, avec une grille d’analyse qui lui est propre, une science du comportement des individus en quasi toutes circonstances.

Cet ordre spontané, Hayek le nomme en grec: « Kosmos » par opposition à « Taxis » qui est un ordre arrangé.

"L'une de nos thèses majeures sera que des ordres extrêmement complexes, comprenant plus de faits distincts qu'aucun cerveau n'en peut constater ou manipuler, ne peuvent être produits qu'à travers des forces poussant à la formation d'ordres spontanés "
(F. A. Hayek - Droit. législation. et liberté - I - Règles et ordre)

Il faut guider l'action des hommes par des règles générales "régulatrices " plutôt que par des commandements spécifiques.

Rôle de l'État :

"La fonction particulière du gouvernement : est comparable au service d'entretien d'une usine ; son objet n'est pas de produire des services particuliers ou des produits que consommeront les citoyens, mais plutôt de veiller à ce que la machinerie qui règle la production de ces biens et services soit maintenue en bon état de marche. "
(F A.Hayek - Droit. Législation. et Liberté - 1 - Règles et ordre)

L’on peut dire que ce raisonnement est « minarchite ».


Attitudes des trois formes de libéralismes sur un exemple économique :

- À Mons, ville de taille moyenne, lorsque le supermarché projetait de s’installer au lieu dit : « aux Grands Prés », cela a provoqué l’opposition d’un bon nombre de commerçants du « Centre ville ».

On peut supposer (à tort ou à raison), que le supermarché nuit aux petits commerces et que dès lors ils sont une source de « déplaisir » pour ceux-ci.

1 - Attitude des libéraux utilitaristes :

L'installation des supermarchés, fait partie des actions qui ont des répercutions sur les autres et peuvent occasionner "de la peine ou de la douleur". donc, cela relève selon la doctrine utilitariste de la catégorie d'actions où la société a un droit de regard voire de réglementation, si cela lui semble utile.

La société doit dans ce cas délibérer afin d'examiner si l'installation des supermarchés a plus tendance à augmenter le bonheur de la collectivité qu'à le diminuer, comme suite au "déplaisir" des petits commerçants et au "plaisir" des consommateurs.
 
 2 - Attitude des libéraux des droits naturels

Si l'ouverture des supermarchés peut être une source de déplaisir pour les petits commerçants. celle-ci ne viole ni n'enfreint aucun de leurs droits ni ne limite leurs libertés naturelles.

Les petits commerçants sont toujours « libres » d'offrir leurs marchandises à qui, ils veulent et aux prix qu'ils veulent.

C'est une action qui ne viole en droit personne : elle appartient donc au domaine de la liberté.


3 - Attitude des Libertariens

La liberté est le bien ultime, il n'est donc pas question d'interdire quoi que ce soit à qui que ce soit, les grands magasins peuvent donc s'installer :
"Il est interdit d'interdire ".

En outre, il existe un ordre naturel spontané qui va faire que finalement. l'installation des grands magasins sera bénéfique pour la société, ou du moins, moins mauvaise que si les pouvoirs publics intervenaient pour la réglementer, car se faisant, ils créeraient des nuisances (effets pervers), supérieures à celles qu’ils voudraient corriger.

NB :
Il est fort probable que le raisonnement utilitariste aboutira aux mêmes conclusions que les deux autres, puisque pour ces derniers, dans la plupart des cas, la liberté a pour conséquence d'augmenter le bonheur collectif.

Mais les raisonnements sont tout autres :

- Si les libéraux utilitaristes et les libéraux des droits naturels opèrent sur un seul critère, soit l'utilité ou les droits naturels, les libertariens, font preuve d'éclectisme :

En effet, dans l'exemple ci-dessus, pour le libertariens, il ne faut pas empêcher l'installation des supermarchés, non seulement parce que cela entraverait un droit naturel, droit auquel tous les autres droits doivent être subordonnés, mais aussi parce que cela diminuerait le bonheur de la collectivité, car les pouvoirs publics en intervenant vont occasionner des effets pervers supérieurs aux défauts éventuels qu’ils veulent corriger.