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« Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le Libéralisme » de Raymond Boudon
Editions Odile Jacob 2004

Le livre : « Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le Libéralisme » est la version développée d’une conférence donnée le 06 septembre 2003 à Morges, dans le canton de Vaud, à l’invitation du parti Libéral suisse.
Raymond Boudon, professeur émérite à la Sorbonne, souligne au combien le Libéralisme est mal mené et la désinformation que nous subissons à son sujet.

Raymond Boudon souligne au combien :

« La matrice illibérale a envahi la plupart des autres sciences humaines »

Ainsi, Raymond Boudon attire notre attention sur certaines fausses idées :

- Ce n’est pas Simone de Beauvoir qui la première a pris la plume en faveur de l’égalité des femmes, mais le grand libéral John Stuart Mill (1861)

- Le premier grand théoricien de l’anti-colonialisme, c’est Adam Smith !

Raymond Boudon décrit:

« l’image (négative) du Libéralisme » et les différents mécanismes qui y ont conduit.

- (…) « Une image si négative que les libéraux eux-mêmes doivent prendre toutes les précautions du monde avant de reconnaître leur attachement à cette tradition de pensée »


1- L’Homme rationnel et autonome des Libéralismes :

L’auteur, sociologue professeur émérite à la Sorbonne et membre de l’Académie des sciences morales et politiques parle aussi des Libéralismes. Il commence par faire la distinction entre le Libéralisme économique qui entend laisser au marché une place prépondérante et n’accepte les régulations étatiques que si elles présentent d’incontestables avantages ; le Libéralisme politique, qui prône l’égalité des droits et sur une extension aussi large que possible de la Liberté et enfin le Libéralisme philosophique qui postule que l’individu souhaite disposer d’une autonomie maximum tout en étant respecté dans sa dignité. Il est conçu comme un être rationnel mû par des passions et des intérêts « compréhensibles ».

Néanmoins, l’auteur reconnaît que ces distinctions n’épuisent pas encore les différentes facettes des Libéralismes et qu’il y a certains grands intellectuels du Libéralisme.

2- La philosophie d’obédience Marxiste inspire toujours :

L’auteur, souligne que si le Marxisme est mort dans ses incarnations politiques, il est loin de l’être dans ses incarnations intellectuelles et que des schémas explicatifs, tout en employant un vocabulaire modernisé restent d’inspiration marxiste et sont copieusement utilisés :

C’est ainsi le cas pour les notions de classes (dominante et dominée), de lutte des classes et avec la globalisation, le libéralisme aurait étendu celle-ci à l’échelle de la planète ; le Nord aux dépens du Sud, cette réapparition discrète de la lutte des classes à l’échelle planétaire a pour conséquence d’exonérer les gouvernants du Sud de toutes responsabilités et d’encourager la malgouvernance caractéristique de beaucoup de ces derniers !

3- L’Homme-chose des nombreuses théories illibérales

Il en est de même pour toutes les théories à l’image de la vulgate marxiste qui avait fait de l’individu le produit de son environnement et que l’auteur nomme « illibérales », essentiellement déterministes et qui prétendent que les individus agissent sous l’emprise de forces sociales indépendamment de leur volonté et agissant à son insu :
le constructivisme considérant tout objet de la pensée comme construit; la psychanalyse dans l’analyse des phénomènes sociaux ; le béhaviorisme où le sujet humain est conditionné par son environnement ; le culturalisme où l’être humain est un pur produit de la culture environnante et sujet à l’illusion, le positivisme qui prédit l’installation de sciences humaines aussi rigoureuses et efficaces que les sciences de la nature ; le relativisme qui postule que l’être humain adhérait à telle croyance exclusivement parce que celle-ci est en vigueur dans son milieu ; le déconstructionnisme, selon lequel, il n’y a pas de fait, mais seulement des interprétations dont il s’agit de débusquer les intentions cachées ; l’identitarisme selon lequel le Moi serait une émanation de la Culture ; l’influence de la psychologie causalité selon laquelle le milieu produirait le crime, comme le foie secrète la bile… (Foucault dans Surveiller et punir, 1975, va jusqu’à défendre la théorie selon laquelle la dissuasion et la répression seraient des inventions de la classe dominante afin d’assurer son pouvoir et non pas visant à réduire le crime)
Sans nier l’apport de toutes ces idées, qui ont ouvert de nouvelles voies à la recherche et à la compréhension du monde de l’Homme, elles ont trop inspiré que les sciences de l’Homme doivent se passer de la notion d’autonomie, qui fut si chère à Kant et l’est à toute la mouvance libérale.
Ainsi, si le marxisme a ouvert de nouvelles manières décrire l’histoire, certains ont malencontreusement cru qu’il était la seule façon d’écrire l’histoire telle qu’elle est et la matrice illibérale a envahi la plupart des autres « sciences » humaines ou l’Homme est vu, non pas comme « rationnel », mais comme mû par des forces socioculturelles et acquiert le statut d’une sorte d’Homme-chose

4- Par facilité et pour répondre à une demande, les intellectuels puisent dans le marché des théories illibérales afin d’expliquer les phénomènes sociaux :

Les schémas explicatifs, que tous ces mouvements de pensée ont, continuent à être largement utilisés par les intellectuels qui par ailleurs dans la plupart des cas, en toute bonne foi refuseraient, de se voir apposer les étiquettes correspondantes.
D’après l’auteur, le processus fondamental qui permet d’expliquer le rejet du Libéralisme par nombre d’intellectuels et la diffusion d’idées illibérales est le suivant :

- Les intellectuels ont besoin d’être médiatisés
- Des faits sont perçus comme saillants par la sensibilité collective
- Ces circonstances créent une demande que les intellectuels entreprennent d’exploiter
- Les intellectuels construisent leur diagnostic en puisant dans les schémas explicatifs simples et familiers mis sur le marché par les traditions illibérales : plus l’explication paraît simple, plus elle a des chances d’être médiatisée.

En outre, le Libéralisme, lui ne se prétend pas parfait, sans engendrer certains effets pervers et il n’a pas la prétention de proposer une théorie du monde « clé en main », ni de réaliser d’un coup les objectifs qui le guident : respecter la dignité de tous ; donner à tous des chances égales ; assurer à tous des droits égaux ; et même, donc sans les nier, combattre efficacement les effets pervers qu’il engendre


Dés lors, outre le fait de répondre par l’utile (au sens Pareto) suite à une demande, l’attrait de la simplicité prime par rapport à la tradition libérale qui croit en la possibilité de construire un savoir objectivement valide et insiste sur l’importance des analyses argumentées des phénomènes sociaux, politiques et économiques, mettant en œuvre des outils intellectuels complexes requérant un apprentissage souvent perçu comme ingrat (loi des avantages comparatifs, théorie des jeux…)
S’il est facile de mesurer si une théorie est utile lorsqu’elle répond à une demande, il est beaucoup plus difficile de discerner si elle est vraie.

5- Mais, ce qui est utile n’est pas nécessairement exact :


- Ainsi, les idées fausses, ont de grandes chances d’envahir les enseignements, dés lors qu’elles sont utiles et il faut parfois attendre d’être frappé brutalement pour découvrir qu’elles sont fausses (l’invasion de Budapest en 1956 par les chars soviétiques), comme les théories vraies doivent attendre que leur utilité soit démontrée. En outre, le vérificationnisme est comme Popper l’a indiqué, le dénominateur commun de bien des « démonstrations » fausses, où une théorie passe pour être vraie dès qu’elle paraît confirmée par certains faits.

- Les conceptions relativistes du savoir (épistémologie relativiste) développées par les philosophes et les sociologues des sciences prétendant que tout savoir qui se veut objectif est chargé de subjectivité, encourage à une simple éthique de conviction : porter un jugement moral ne suppose aucune compétence particulière et est souvent posé sans réellement comprendre, par contre la capacité de comprendre, suppose une conception objectiviste de la connaissance.

Ces différents mécanismes ont fini par associer le Libéralisme à une image si négative que les Libéraux eux-mêmes doivent prendre toutes les précautions du monde avant de reconnaître leur attachement à la tradition de pensée Libérale !


6. Des clichés négatifs à l’égard du Libéralisme sont savamment entretenus

Exemples :


- Le marché engendrerait des inégalités, or le protectionnisme, notamment exercé par les USA et l’Europe en matière agricole est l’une des causes majeures de la stagnation du Sud : le coton du Burkina Faso revient moins cher et est de meilleur qualité que le coton américain, mais privé de débouchés notamment à cause de la politique de subvention des USA à ses producteur de coton, ici ce n’est certainement pas la main du marché qui est source de mal, mais la main du gouvernement américain ! : La tradition Libérale est tout aussi hostile au protectionnisme qu’au colonialisme.

- Le Libéralisme serait hostile à l’art et le marché tuerait la création artistique, il est vrai que les mécanismes évoqués par Tocqueville à ce sujet recèlent une certaine force de conviction et l’on peut même en identifier d’autres comme les émissions dites de télé-réalité produit des lois du marché qui caractérisent les sociétés démocratiques : faut-il pour autant en revenir à la censure ?
En outre, si auparavant, l’offre des chefs d’œuvre était supérieure à la demande des Cours princières et des riches particuliers, aujourd’hui, le déséquilibre s’est inversé et les nombreux musées et les galeries doivent bien peupler leurs cimaises et les « philosophes de l’art » ne peuvent se contenter de hausser les épaules devant une production qui leur fournit matière à dissertation.
L’on assiste ainsi, à la création de « chefs-d’œuvre » fictifs fabriqués à la demande une fois la réputation de « l’artiste » établie, réputation bien souvent acquise plus par une habile mise en scène de leur Moi ou de quelques frasques que par un réel talent (Exemple : Manzoni : l’auteur de « Merde d’artiste : c’est de moi, donc c’est une œuvre d’art ! »)
Il faut se garder de généraliser et il est faux d’affirmer que les forces du marché oeuvreraient contre les Arts et Lettres, car si le marché peut produire des effets pervers, il peut aussi produire des effets vertueux : la concurrence exacerbée (à côté d’autres facteurs), qui régnait entre les peintres de la Renaissance et de l’entre-deux-guerres, a produit des chefs-d’œuvre indiscutables et si Jean Cluzel (2003) a démontré de façon convaincante, les effets négatifs sur la production cinématographique du gonflement artificiel de la demande par les subventions publiques, il serait utile de disposer d’analyses comparables à propos des arts plastiques.

7- Le Libéralisme qui est avant tout une pratique, inspire une philosophie et une sociologie de la Liberté d’un Homme autonome à qui l’on peut faire confiance :

Le Libéralisme fait confiance à l’Homme capable d’autonomie et place l’Homme au centre de la société : jamais il ne cherchera à traiter des sociétés de façon globale, car toute entité collective est avant tout composée d’individus libres et égaux en droit.


8- Il n’y a pas lieu d’être « aussi » pessimiste pour le Libéralisme :

La matrice Libérale finit par se dégager du ghetto intellectuel dans lequel elle avait été confinée. Si dans les années 1960-1990, certains économistes étaient pratiquement les seuls à s’en revendiquer, un retournement s’annonce et d’autres disciplines comme la philosophie s’en recommandent : le succès de la théorie de la justice de Rawls, ouvrage de philosophie morale et politique, annonçait déjà un retournement de situation.
En outre, il n’est clairement plus possible de se déclarer stalinien ou maoïste et difficile de se déclarer marxiste, quant à « l’altermondialisme », il n’a guère d’alternative que le nom.
Il n’est même plus guère possible de se déclarer hostile à l’économie de marché, tout au plus peut-on encore fulminer contre « la société de marché »
En fait, le Libéralisme est mal compris et des clichés qui lui sont hostiles sont véhiculés, or les antilibéraux reprochent sans nécessairement le savoir aux sociétés libérales d’êtres infidèles aux principes du libéralisme et l’on peut regretter que leur hostilité au libéralisme contribue, non à corriger, mais à renforcer ses défauts et ses effets pervers.

9- Conclusions et Critiques :

Partant d’un point de vue assez pessimiste sur les philosophes libéraux contemporains, l’auteur, « se rattrape » en mentionnant l’ouvrage contemporain de philosophie politique de Rawls (traitant essentiellement de la justice sociale), mais passe sous silence des noms de libéraux plus radicaux comme Robert Nozick, Friedrich A. Hayek, Henri Lepage, Guy Sorman, Pascal Salin…
En outre, l’hypothèse que les théories libérales sont ardues et donc plus difficiles à comprendre que les théories déterministes ne tient pas.
En effet, la Loi de l’offre et de la Demande et la conception de l’Homme rationnel fait partie des premiers cours de microéconomie et je ne vois pas en quoi ces dernières comme aussi, la Loi des débouchés ou la Loi des avantages comparatifs sont plus difficiles à saisir que les concepts Marxistes comme la valeur de la force de travail, le prix de la force de travail, le taux de plus-value et même le cours de philosophie positive d’Auguste Leconte.

Par contre, le libéralisme est depuis l’après-guerre victime d’un véritable « terrorisme intellectuel », Jean Sévilla dans son ouvrage « Le terrorisme intellectuel de 1945 à nos jours » (Perrin, 2000), explique très bien le phénomène où l’injure, anathème, le mensonge, l’amalgame, le procès d’intention, la chasse aux sorcières sont des pratiques courantes évitant le vrai débat sur les questions essentielles.
Raymond Boudon, y fait d’ailleurs allusion à la fin de son ouvrage.

10- La théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, expliquée de façon pédagogique :

Pour fabriquer une machine au Nord il faut 80 heures tandis qu’au sud où les techniques sont moins avancées, il faut 120 heures.
Pour fabriquer un lot de vêtements au Nord, il faut 90 heures et 100 heures au Sud.

Donc le Nord est plus performant en tout et malgré cela il n’a pas intérêt à faire tout lui-même :

Le Nord dispose de 8.000 heures, il peut réaliser 100 machines et 0 vêtement, ou par exemple 90 machines (= 7.200 heures) et dés lors 8,8 lots de vêtements (800 heures disponibles : 90 heures par lot)
Dans ce dernier cas, le Nord renonce à 10 machines (800 heures) pour fabriquer 8,8 lots de vêtements.

Avec les 10 machines que le Nord exportera au Sud, il pourra obtenir 12 lots de vêtements (au lieu de 8,8 lots), puisque les 10 machines représentent pour le Sud, 1200 heures de travail qui permette au Sud de fabriquer ces 12 lots de vêtements.

Le Sud dispose de 10000 heures de travail, il peut fabriquer 100 lots de vêtements et 0 machine ou par exemple 90 lots de vêtements (= 9000 heures) et dés lors 8,3 machines (1000 heures disponibles : 120 heures par machine)
Dans ce dernier cas, le Sud renonce à 10 lots de vêtements pour obtenir 8,3 machines.
Il vaut mieux pour le Sud, qu’il fabrique ces 10 lots de vêtements, car pour ces 10 lots de vêtements, il obtiendra du Nord 11, 2 machines (au lieu de 8,3 si le Sud les fabrique lui-même), en effet au Nord 10 lots de vêtements représentent 900 heures de travail soit un peu plus de 11,2 machines.

Conclusion :

La solution avantageuse pour le Nord comme pour le Sud, est que chacun se spécialise, puis conclut des échanges, ce qui vaut même pour des produits où le Nord est plus compétitif, vaut à plus forte raison pour des produits où le Sud serait le plus performant (le coton du Burkina Faso ! )
Frédéric Bastiat disait, élaborer des mesures protectionnistes, c’est comme si l’on trouvait utile de placer des rochers afin de rendre difficile l’entrée des bateaux dans les ports.